Le rire et le silence

Frontispiece-Illustration-les-Facheux-Moliere

Réflexion sur le massacre survenu le 7 janvier 2015 aux bureaux du journal Charlie hebdo

 Le 7 janvier dernier, 12 personnes ont péri aux bureaux du journal satirique Charlie hebdo à Paris sous les Kalachnikovs de terroristes, les frères Chérif et Saïd Kouachi. En commettant ce geste meurtrier, les deux frères radicalisés disaient venger le prophète Mahomet, caricaturé dans les pages de Charlie hebdo. Or, le journal Charlie hebdo, loin d’appeler aux armes, fait appel plutôt au rire: vaste inégalité donc entre le message et son châtiment. Réflexion sur le rire et son pouvoir d’égayer, de critiquer, de déranger ainsi que son potentiel de rassembler.

Qu’est-ce que le rire? Petit tintement cristallin ou profond roulement, esclaffement hystérique ou gras gloussement, ce bruit, particulier aux êtres humains et qui nous distingue parmi les espèces animaliers représente un petit écart dans notre comportement normalement bien maîtrisé. Pour un instant, on relâche l’auto-pilote qui gouverne notre routine et nos comportements bien rodés pour se livrer à un moment de légèreté, de gaieté, de pure liberté. Le rire nous permet de remettre en perspective notre situation quelle qu’elle soit, en envoyant tout en l’air pour qu’ensuite les choses retombent plus doucement à leur juste place. Le rire peut même, dans le meilleur des cas, nous faire oublier nos peines, dévoilant sous une autre lumière des éléments autrement lourds voir même tragiques. Enfin, le rire nous enseigne l’humilité, nos rappelant à l’ordre quand la vanité risque de nous faire basculer au ridicule.

Henri Bergson, dans son essai de 1900 intitulé « Le rire-Essai sur la signification du comique » décrit le rire comme étant une force de correction sociale contre les raideurs de l’esprit ou du corps: nous rions quand le comique se bute sur une phrase, contre une idée, incapable de l’assimiler, tout comme nous rions quand le comique se bute à un petit objet dans son chemin, causant sa chute aussi précipitée qu’inattendue.

Le raide, le tout fait, le mécanique, par opposition au souple, au continuellement changeant, au vivant; la distraction par opposition à l’attention, enfin l’automatisme par opposition à l’activité libre, voilà, en somme, ce que le rire souligne et voudrait corriger.

Voici que nous arrivons sur le thème de la liberté: selon Bergson, le rire serait un châtiment social adressé à ceux qui manquent de liberté dans leurs gestes ou dans leurs paroles.

Un autre philosophe français, Auguste Penjon, écrivant au même sujet quelques années auparavant en 1893 a titré son oeuvre « Le rire et la liberté ». Penjon fait un lien plus étroit entre les deux, écrivant que « le rire n’est que l’expression de la liberté ressentie. »

C’est proprement la liberté supposée de la nature ou celle de l’esprit, intervenant en quelque sorte en dépit de la règle, bien plus, comme se jouant, se moquant de la règle, et comme pour faire, si l’on peut ainsi parler, une niche à la raison. Cette brusque intervention, qui dérange le convenu, qui bouscule l’ordre et introduit un pur jeu là où le sérieux se croyait sûr de durer, voilà, si je ne me trompe, où trouver la source profonde du rire.

Si Charlie hebdo fait rire certains, c’est souvent au dépens d’autres et le choix du sujet étant aussi large et varié que le paysage socio-politique de la France; tous et toutes sont susceptibles de passer sous la plume moqueuse de Charlie. Donc, de la liberté associé au rire nous rejoignons l’égalité de ce qui peut être risible.

Pour ce qui est de la fraternité, nous témoignons d’un grand mouvement de solidarité en ce qui concerne la réaction populaire face au massacre perpétré sur les journalistes de Charlie hebdo. D’une voix unie, les défenseurs de la démocratie se sont levés pour dénoncer non seulement la violence des meurtres perpétrés contre des gens dont les seules armes furent la plume et l’humour, mais peut-être plus profondément encore contre l’atteinte à la liberté d’expression, pierre angulaire de la démocratie.

Par opposition au rire il y a le silence. Le silence de ceux qui ne rient pas; le silence de ceux qui ne portent pas leur voix à la défense de la liberté; le silence de ceux qui n’osent pas parler non plus. Le silence du désintérêt, le silence pieux, le silence de la peur. Le silence des morts. Autant de silences qui laissent un grand vide sans écho et qui rendent impossible le dialogue.

J’aimerais mieux qu’on se parle, ne serait-ce pour se confronter dans nos idées et idéologies, que de faire face à un mur de silence qui laisse deviner une désapprobation et craindre une violence quelconque.

Pourrait-on rire autrement? Rire ensemble? Rire non pas pour « corriger » comme disait Bergson, mais plutôt pour sympathiser? Rire ensemble pour partager un peu ce que vit l’autre, pour enfin réaliser, encore, que nous somme tous un peu dans le même bateau… un peu risible? Que nous adoptons tous parfois les mêmes comportements et idées fixes, dogmatismes et idéologies un peu, dans le fond, risibles eux aussi? De réaliser enfin que de ne pas en rire serait trop y attacher de vanité? Mais d’en rire, d’en rire de bon cœur, en bon enfant, main dans la main, ensembles.

Une réflexion au sujet de « Le rire et le silence »

  1. Elsa

    Voilà donc un bon article, bien passionnant. J’ai beaucoup aimé et n’hésiterai pas à le recommander, c’est pas mal du tout ! Elsa Mondriet / june.fr

Les commentaires sont fermés.